| L'histoire de Mon pays que voici racontée par Anthony Phelps L'un des meilleurs livres de poésie «Mon pays que voici» du poète Anthony Phelps est disponible au public. Cet ouvrage-culte - tout comme Idem (aujourd'hui Anthologie secrète) de Davertige - est un des marqueurs de l'imaginaire haïtien. Anthony Phelps, né en 1928, vit à Montréal depuis 1964. Pour la réédition de «Mon pays que voici» (Mémoire d'encrier : 2007) il a raconté l'histoire de ce livre, qui constitue à lui seul un pan de la poésie haïtienne. Lisez «Mon pays que voici». Soyons à l'écoute de Phelps, notre patriarche À la parution du disque «Mon pays que voici» en 1966, beaucoup ont cru qu'il s'agissait d'une oeuvre d'exil. Aujourd'hui encore certains le pensent. Ce texte est bien un poème d'exil, mais d'exil intérieur. Lorsque je l'écrivais, Haïti était condamnée au silence sous la dictature sanguinaire de François Duvalier. Nous n'avions pas eu droit à la parole, nous étions des exclus, des exilés, au sein de notre propre pays. Ce long texte en quatre parties est une marche poétique à l'intérieur de l'histoire d'Haïti. Les trois premiers mouvements ont été écrits de 1960 à 1963, à Pétionville, à l'exception des quatre vers concernant l'automne, ajoutés à Montréal quelques jours avant l'enregistrement du disque en 1964. L'automne est à ma porte comme une flaque de rouille L'automne cette époque indicible où pour chanter son chant du cygne tout l'arbre se fait fleur.
Le disque n'offre que le premier mouvement qui présente, en résumé, les temps forts de l'histoire d'Haïti. La deuxième partie est composée d'une série de textes «Poèmes pour les enfants de mon pays». La troisième partie constituerait la vision d'une vie nouvelle. La dernière partie, écrite en 1964 à Montréal, a été inspirée par le débarquement du groupe Jeune Haïti, dans le sud du pays. Avec la générosité propre à la jeunesse, treize adolescents rêvaient de renouveler les exploits des barbus cubains de la Sierra Maestra. La lave et l'écume ont porté sur la plage les anges de la pleine lune. Nos enfants de pierre et de mousse à notre insu naissaient sur d'autres rives et leurs voix monocordes ondulant à trois temps raccordent dans la nuit les pages liminaires d'un syllabaire géant
C'est à la station Radio Cacique que j'ai fondée avec Jean-Claude Carrié et Roger San-Millan que j'ai réalisé le premier enregistrement de «Mon pays que voici». Radio Cacique a été le lieu de rencontre et de travail des cinq poètes qui allaient créer le groupe Haïti Littéraire: Serge Legagneur, Roland Morisseau, René Philoctète, Villard Denis (Davertige) et moi (1). Si nous privilégions un certain surréalisme dans notre poésie, il nous fallait quand même l'ancrer dans une réalité, la nôtre, car nous avions reconnu, comme le dit le poète chilien Pablo Neruda, l'utilité publique de la poésie à une période critique. Par son oeuvre, le poète pouvait jouer un rôle social mobilisateur. Nous avons donc introduit le pays dans notre poésie. Du moins, Philoctète, Morisseau et moi. Je me suis retrouvé en train d'écrire des poèmes sur les Indiens, les esclaves, l'occupation états-unienne, etc., à nommer les lieux, les villes de mon pays. Influencé par le Canto General de Neruda, je me suis attelé à la création d'un long poème, le composant comme une symphonie, avec des mouvements, des thèmes. Mon projet s'est précisé et, prenant de l'ampleur, il s'est transformé en un cheminement poétique à travers l'histoire d'Haïti, de la période indienne et de la traite des esclaves en 1503 jusqu'au début des années 1960, date de la consolidation de la dictature obscurantiste et sanguinaire de François Duvalier. Ce rappel de l'histoire réclamait, exigeait de toute évidence recherches et documentation. Pour la période indienne, la bibliothèque des Frères de St-Louis de Gonzague, à Port au Prince, et surtout celle d'Edmond Mangonès (1883-1967) à Pétionville, m'ont beaucoup appris sur les premiers habitants de notre île, les Taïnos, les Arawacks. J'ai eu à ma disposition, en même temps, un grand nombre d'images poétiques. Dans «Mon pays que voici», il y a des mots, des références qui méritent explication. Je pense à Chémis : esprits protecteurs des Arawaks ; Zémès : grand prêtre; Samba : poète; Anacaona : la caciquesse du Xaragua; le pays des cents grottes : nom par lequel les Taïnos désignaient Haïti; le Samba vêtu de la couleur de paix. Pour les Taïnos, le noir était la couleur de la paix; Avec la flèche protégée d'un tampon de coton : pour ne pas déchiqueter l'oiseau, le chasseur Taïno mouchetait sa flèche avec du coton; le sacrificateur au couteau d'obsidienne fait référence aux Aztèques, Incas, Mayas, de l'Amérique continentale. Et c'étaient chants et c'étaient fêtes, c'étaient danses d'amour et c'étaient fêtes belles. Les Taïnos avaient développé une très grande civilisation du loisir, de la danse, des jeux et de la fête. Il ne s'agit pas ici d'une licence de poète. Dans la partie haïtienne : Décades : les deux significations sont acceptées : dix jours, ou dix années. Dans le poème, il s'agit bien sûr de dix ans : onze décades et une année : 111 ans. Cent onze ans après l'Indépendance, soit en 1915, année du débarquement des marines. Pierre Sully : le petit soldat abattu sur les quais, première victime de l'invasion états-unienne. Les cacos : les paysans du Nord, les résistants aux forces d'occupation des États-Unis. Fort Capois : le quartier général de Charlemagne Péralte, chef de la résistance à l'occupation. En vain sur une porte fut crucifié Charlemagne Péralte. Assassiné dans son camp retranché, par suite d'une trahison, Péralte est transporté au Cap-Haïtien où les soldats de l'armée d'occupation exposent son cadavre en le clouant sur une porte. Marchaterre : marché en plein air, dans le Sud, où plusieurs dizaines de paysans ont été massacrés par les forces yankees d'occupation. Je verse sur le seuil les trois gouttes rituelles : référence au geste de certains serviteurs du vaudou qui donnent à boire aux esprits en leur versant trois gouttes de rhum sur le sol. Pêchant au pied des quais la pièce d'or de l'étranger. La monnaie états-unienne s'appelait centime or en Haïti. Les touristes, faisant escale à Port au Prince, s'amusaient à lancer des pièces de monnaie dans la mer, le plus souvent des quarters, et de jeunes garçons désoeuvrés plongeaient à la recherche de la pièce d'or, les vingt-cinq centimes or. Le tissu aux 48 étoiles. Le drapeau états-unien. Quand les États-Unis sont devenus une confédération de 50 états, un malin a eu l'idée de racheter, à bas prix, tous les drapeaux comportant 48 étoiles et de les revendre dans les pays sous développés. C'est ainsi que des dizaines de ballots d'anciens drapeaux ont été mis sur le marché haïtien. Les revendeuses les offraient comme n'importe quel coupon de tissu. Et l'on pouvait voir des femmes, faisant bouger sur leurs fesses 48 petites étoiles bleues, blanches et rouges, les trois couleurs de l'impérialisme. Dans «Mon pays que voici», on ne retrouve pas les noms des Pères fondateurs : Toussaint Louverture, Henri Christophe, Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion. La raison en est simple, et double. Jusque dans les années 1950-1960, certains historiens haïtiens faisaient preuve de sectarisme, dressant l'un contre l'autre les Pères fondateurs. Le biographe de Dessalines accablait Pétion, celui de Toussaint tournait Christophe en ridicule, et vice versa. | |